SYDNEY CHICHE-ATTALI ET EMMANUEL PIERRAT

La sortie, fin 2018, du film La Religieuse de Jacques Rivette en version restaurée a ressuscité la mémoire d‘une censure qui a marqué le monde de la culture française, il y a un peu plus de cinquante ans.

Cette adaptation d’un roman de Denis Diderot, décrivant l’Église comme un lieu d’asservissement, avait été jugée trop polémique et avait ainsi été interdite à sa sortie en 1966. 

En 1967, le tribunal administratif avait annulé la décision d’interdiction, pour vice de forme, et un nouveau visa d’exploitation lui avait accordé, prononçant toutefois son interdiction aux moins de 18 ans.

Il aura fallu attendre une nouvelle sortie du film en janvier 1988 pour que l’interdiction aux moins de 18 ans soit levée et transformée en interdiction aux moins de 16 ans.

En 2018, le film a obtenu un visa d’exploitation « tous publics », montrant ainsi l’évolution des mœurs et de la perception des jeunes publics durant les cinquante dernières années.

Cette affaire fait également écho à la récente action du père Bernard Preynat visant à faire interdire le film de François Ozon, la Grâce de Dieu, traitant de la pédophilie dans l’Église à travers le scandale du diocèse de Lyon

Les Tribunaux de Grande Instance de Lyon et de Paris statuant en urgence ont rejeté les demandes d’interdiction du film pour faire valoir la liberté d’expression et ainsi autoriser la sortie du film en salle le 20 février.

Aujourd’hui, le risque pour la liberté de création cinématographique provient moins du pouvoir politique que des associations ultra-catholiques et conservatrices qui multiplient les actions en justice visant à faire interdire les films.

En effet, il y a depuis plusieurs années une véritable inflation de procès initiés par des associations d’intégristes de tout poil à l’encontre des œuvres artistiques, littéraires ou cinématographiques  qui met en péril la création.

La gradation de l’interdiction des films aux jeunes publics 

Le cinéma bénéficie d’un régime administratif de délivrance de visa d’exploitation particulier. Il existe une obligation de mention de l’âge (douze, seize et dix-huit ans) à partir duquel les spectateurs sont admis. 

Le Code du Cinéma et de l’Image Animée – qui, en 2009, a remplacé le Code de l’industrie cinématographique – régit ce système de « visas de censure », délivrés par le ministre de la Culture après avis d’une commission spéciale appartenant au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) : la commission de classification. Il y a peu, c’était le bien-nommé « ministre de l’Information », autrement dit le ministre de l’Intérieur, qui tranchait…

    A la suite de la condamnation du film Baise-moi de Virginie Despentes, le régime de classification a été modifié par un décret du 12 juillet 2001.

Il existe donc désormais une catégorie de films interdits aux moins de 18 ans, en sus de la catégorie des films dits « X » créée en 1975 dont les producteurs ne bénéficient pas d’aides et doivent s’acquitter de taxe. 

En 2008, le Conseil d’État a confirmé la décision d’interdire le film Quand l’embryon part braconner, à tous les mineurs, sans pour autant l’inscrire sur cette catégorie spéciale. Il avait été relevé que la commission de classification avait indiqué dans son avis que ce film « enchaîne les scènes de grande violence, de torture et de sadisme et présente une image des relations entre les êtres et entre les sexes fondée sur l’enfermement, l’humiliation et la domination de la femme ». 

Une réaction politique à la multiplication des actions d’associations

En réponse à la multiplication d’actions judiciaires intentées par des associations bien-pensantes, a été initiée, en 2015, une réflexion sur les règles encadrant la diffusion des œuvres filmées, réflexion à l’initiative de la ministre de la Culture et de la Communication. 

L’objectif affiché était de faire en sorte que « la liberté de création soit consacrée dans la loi contre tous ceux qui veulent imposer contre la tentation de leurs convictions, de leur idée de la morale ou de la politique. » et de lutter « contre la tentation d’un retour à l’ordre moral » tout en tentant de préserver « un principe légitime de protection des enfants ». 

La question reposait alors sur le critère de classification portant sur les « scènes de sexe non simulées » et qui avait pour effet de ranger immédiatement un film contenant lesdites scènes dans la liste des films pornographiques. L’affaire de La vie d’Adèle en a été l’exemple parfait : les juges se sont montrés incapables de discerner si les scènes de sexe étaient simulées ou non. Ce critère était par conséquent soumis à l’appréciation du ministre. 

En 2015, le film Antichrist, qui s’ouvre sur des ébats filmés au ralenti et qui présente notamment une scène d’excision en gros plan ainsi qu’un certain nombre d’autres scènes à la fois sexuelles et violentes, s’est vu délivrer à trois reprises un visa d’exploitation comportant une simple interdiction au mineur de 16 ans par le ministre, mais cette décision a été censurée par trois fois par les juridictions administratives.

Le critère des scènes de sexe non-simulées, trop imprécis et subjectif, a été abandonné en 2017. Désormais un film peut « comporter des scènes de sexe ou de grande violence qui sont de nature, en particulier par leur accumulation, à troubler gravement la sensibilité des mineurs, à présenter la violence sous un jour favorable ou à la banaliser » si « le parti pris esthétique ou le procédé narratif sur lequel repose l’œuvre ou le document » le justifie. Ainsi ces films ne sont plus classés automatiquement dans la catégorie « pornographique » et ne suivent plus le régime applicable à ceux-là, mais sont seulement interdits au moins de 18 ans.  

Des affaires récentes illustrant la persistance des débats

Ces réformes n’empêchent néanmoins pas les divergences entre le ministère de la Culture et les juridictions, en général moins progressistes : certains films, comme le deuxième volet de 50 nuances de Grey auquel le ministère avait attribué un visa d’exploitation tous public, a été interdit aux mineurs de 12 ans. 

Néanmoins les juges ne sont pas tous plus prudes que le ministère : le Conseil d’Etat, saisi du visa d’exploitation du film Bang Gang (une histoire d’amour moderne) mettant notamment en scène des adolescents nus découvrant leur sexualité à plusieurs, n’a ainsi pas jugé qu’il était nécessaire d’augmenter le seuil de 12 ans imposé par le visa d’exploitation, au motif que, si « dans le film des lycéens s’adonnent sous l’emprise de l’alcool et de la drogue, à des pratiques de sexualité collective, les scènes en cause sont simulées, filmées sans aucun réalisme, de manière lointaine et suggérée et qu’elles s’insèrent de surcroit de manière cohérente dans la trame narrative de l’œuvre ». 

Enfin, les simulations de scènes sexuelles ne sont pas nécessairement les seules qu’on tente de cacher à la vue des plus jeunes. Le film d’animation Sausage Party s’est vu reprocher, toujours par des associations, de « diffuser un message à caractère violent et visant à corrompre les mineurs, en raison de la présence de scène de viol et de l’incitation à des relations sexuelles prohibées par le Code pénal ». Le tribunal de Paris, rejetant les prétentions des requérantes, a jugé bon de préciser que bien qu’« une séquence, furtive, mime des relations sexuelles entre une boîte de gruau et une boîte de crackers, elle ne paraît pas, en l’état de l’instruction, figurer un viol à caractère raciste ».

Un futur pour les films interdits aux jeunes publics ?

La classification d’un film dans une catégorie de visa d’exploitation interdisant sa diffusion à une partie du public peut avoir des conséquences économiques désastreuses sur d’une production et ainsi créer une censure de fait.

En effet, les films interdits au moins de seize ou dix-huit ans peinent à trouver des exploitants qui veulent prendre le risque de perdre une partie du public en les diffusant. C’est d’ailleurs pourquoi les producteurs et les distributeurs sont aussi combatifs dans les contentieux relatifs aux visas d’exploitation.

Par ailleurs, une difficulté demeure et demeurera toujours : le cinéma des années présentes et futures met en évidence la nécessité d’un régime de classification qui s’adapte aux changements de mœurs et de mentalités, correspondant à une époque définie, dans un lieu déterminé. 

Le cas du film La Religieuse de Jacques Rivette en est un exemple manifeste. La classification des films sera toujours le résultat du regard porté par la société des adultes sur les jeunes et ce regard qui traduit aussi une inquiétude, évolue.

Les pouvoirs publics doivent y prêter la plus grande attention mais ne pas se laisser enfermer dans des débats stériles, instrumentalisés par les ligues religieuses et moralisatrices qui voient depuis toujours dans la création culturelle (art contemporain, livres et cinéma au premier rang) un lieu de perdition pour la jeunesse comme pour les adultes majeurs et consentants.

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