SYDNEY CHICHE-ATTALI & EMMANUEL PIERRAT

L’absence de diffusion du dernier film de Woody Allen aux Etats-Unis, la pétition contre la Palme d’honneur d’Alain Delon ou l’appel au boycott de la rétrospective Polanski sont autant d’affaires qui révèlent une nouvelle forme de censure liée à la personne du réalisateur, du producteur ou d’un acteur.

Woody Allen est décrié dans son pays depuis qu’il fait l’objet d’accusations d’abus sexuels de la part de sa fille adop­tive, Dylan Farrow, lorsqu’elle avait 7 ans. Ces accusations, révélées publi­quement par cette dernière en 2014, ont été mises à nouveau en lumière dans les suites de l’affaire Weinstein et du mou­vement #MeToo. Le fait que la justice américaine ait rendu un non-lieu dans cette affaire au terme de deux enquêtes n’a pas permis à Woody Allen d’éviter la mise au ban du cinéma américain et la relecture de son oeuvre à la lumière de ces graves accusations.

En réaction au scandale, la société Amazon a rompu le contrat de production et de diffusion qui la liait au réalisa­teur pour quatre films, empêchant ainsi la sortie en salle de son dernier film, Un jour de pluie à New York, outre-Atlan­tique. A ce titre, Woody Allen a intro­duit une action en justice pour réclamer 68 millions de dollars (61 millions d’eu­ros) de dommages et intérêts à la société de Jeff Bezos.

En France, le réalisateur new-yorkais bénéficie toujours d’un important sou­tien, notamment de Stéphane Célérier, PDG de Mars Films, son distributeur depuis plus de dix ans, qui a publié une tribune en 2018 pour rappeler que le réalisateur n’avait pas fait l’objet d’une action judiciaire. Par ailleurs, le Festi­val de Deauville a adopté une position similaire en projetant Un jour de pluie à New York en ouverture de son édition 2019. La présidente du jury, Catherine Deneuve, a également défendu l’oeuvre du réalisateur et le directeur de l’évé­nement, Bruno Barde, a déclaré à cette occasion : “Woody Allen a été innocenté par la justice américaine dans deux Etats différents, et je fais confiance au système judiciaire américain.”

Déclarés moralement indignes, donc proscrits

D’autres exemples témoignent de ce mouvement de fond dans le milieu du cinéma. Jean-Claude Brisseau, le réali­sateur de Noce blanche, De bruit et de fu­reur, L’Ange noir… est décédé le 11 mai 2019, juste avant l’ouverture du Festival de Cannes ; or, dans nombre de nécro­logies a surtout figuré le rappel des af­faires de moeurs pour lesquelles il avait été condamné.

De même, programmer un film de Roman Polanski – quels que soient son sujet, la problématique qu’il aborde, sa qualité esthétique – n’est plus très aisé : la rétrospective que lui a consacrée la Cinémathèque française s’est déroulée sous les huées de manifestants. Il y a fort à parier que la sortie imminente de son J’accuse sera tumultueuse, malgré un accueil critique unanimement louan­geur à la dernière Mostra de Venise.

L’acteur Kevin Spacey, évincé de la série House of Cards, a été effacé a posteriori de toutes les scènes où il apparaissait dans le long métrage, déjà finalisé, de Ridley Scott Tout l’argent du monde – procédé évoquant le truquage des images par les régimes commu­nistes. Alain Delon s’est vu remettre, quant à lui, le 19 mai dernier, une Palme d’honneur pour l’ensemble de sa carrière cinématographique ; mais une pétition en ligne, lancée aux Etats- Unis, est venue ternir la fête. Elle appe­lait le Festival à ne pas célébrer l’acteur désigné comme “raciste, homophobe et misogyne” (“This Racist, Homophobic and Misogynistic Actor Will Be Honored at Cannes”, était-elle intitulée, accom­pagnée d’une photographie de la star). L’actrice Salma Hayek a fait savoir qu’elle boycotterait la cérémonie. Par­mi les voix qui ont pointé les nouvelles formes de censure se sont fait entendre celles de Bret Easton Ellis, l’auteur d’American Psycho, qui fustigeait les errements d’une certaine gauche amé­ricaine, ou de Jack Lang, qui invoquait le retour d’une forme de maccarthysme. De fait, la pétition visant Alain Delon était inacceptable. L’affaire aurait été encore plus grave si l’on avait voulu cen­surer une oeuvre ; mais le fait de s’oppo­ser à une décoration au motif que l’inter­prète d’une oeuvre serait moralement indigne reste consternant.

Les oeuvres posent-elles problème par leur contenu ?

Le cinéma est pourtant le milieu par excellence dans lequel on doit pou­voir séparer le réel de l’imaginaire, la personnalité de l’acteur et son talent à l’écran. Prisonnier de ces nouvelles censures, le cinéma ne sait tout simplement plus rêver : être acteur, n’est-ce pas pourtant devenir une autre personne ?

Thomas Sotinel, journaliste au Monde, s’est penché sur le cas de Woody Allen, en 2018, dans un article intitulé “Revoir l’oeuvre du cinéaste à l’heure du #Metoo” : “Mais la vérité sur Woody Allen ne sera jamais projetée sur un écran. Et rien, dans l’histoire du cinéma, ne permet de penser que l’on puisse fonder son intime conviction en regardant les films d’un accu­sé. Entre l’absolution et la condamnation, il y a le doute. C’est une issue rationnelle, c’est aussi un refuge, mon refuge, un espace qui n’est pas imperméable aux échos du monde réel, mais qui permet aux fictions de vivre leurs vies de fictions sans se soumettre aux verdicts de la justice ou de l’opinion publique.”

La question que l’on devrait se poser, en réalité, c’est de savoir si ces oeuvres posent problème par leur contenu – ce qui n’est pas le cas. Elles sont innocentes, voire inoffensives. Seule cette logique doit continuer de prévaloir. Ceci explique pourquoi l’on ne peut s’opposer à la mise aux enchères des croûtes peintes par Hitler – aussi répu­gnantes les motivations des collection­neurs des tableaux du Führer fussent-elles. Car le marché de l’art est également atteint par cette nouvelle censure. Les expositions consacrées à Chuck Close et Thomas Roma, deux artistes américains aux prises avec les #Metoo, ont été an­nulées par la National Gallery of Art de Washington.

Hâtons-nous de prévenir ici que ceux qui dénoncent ne se posent pas la ques­tion de savoir si ces créateurs ont été ou non vraiment jugés. Au diable la pré­somption d’innocence et l’état de droit ! La plupart des acteurs et cinéastes en cause ne sont pas encore, ou ne passe­ront pas devant les tribunaux. Mais ils ont été déjà condamnés par le tribunal des tweets et de l’opinion publique. Et celui qui a purgé sa peine ne connaîtra pas de trêve et continue de devoir payer sa faute, alors que la justice s’est prononcée, que la remise en liberté n’est pas contestée.

Distinguer les points de vue artistique et citoyen

Soyons en effet encore plus clairs pour conclure : s’il est indifférent du point de vue artistique de savoir si Alain Delon est raciste, homophobe ou sexiste, ou si les accusations contre Woody Allen sont fondées, cela ne veut pas dire qu’en tant que citoyens, nous demeurons indifférents ! Ainsi, après une longue carrière, la réalisateur Claude Autant-Lara a rejoint en 1989 les rangs du Front national, se faisant élire député européen et tenant des propos inqualifiables (notamment sur la “juive­rie cinématographique internationale”). Ses collègues de l’Académie des beaux-arts demanderont à leur vice-président de ne plus venir siéger. Mais La Traversée de Paris, continue d’être diffusé réguliè­rement à la télévision, et nous regardons toujours avec plaisir les tribulations de Jean Gabin, Louis de Funès et Bourvil.

Car il ne faut pas confondre notre lé­gitime curiosité ou les réprobations morales avec l’appréciation cinéphilique. Peu importe que tel acteur ou cinéaste nous inspire de l’admiration et tel autre du dégoût : cela ne doit pas entrer en compte dans notre capacité à regarder leur oeuvre ou leur carrière. Sauf à vou­loir aussi, par exemple, vider nos biblio­thèques en en retirant les romans du col­labo Céline, de toutes les fictions (pour enfants et adultes) du pédophile Lewis Carroll, des poèmes de l’assassin Fran­çois Villon, des récits du voleur Malraux ou de la prose du voleur Jean Genet.

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